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LES SENECHAUX
DU BOULONNAIS

 

L'arbre en raccourci

On a vu que Michel de Patras, dit le " Chevalier Noir ", était le cadet, c'est-à-dire le second fils de Bernard de Patras et de Catherine du Bouzet. Quand, le 19 août 1595, il fut nommé gouverneur et sénéchal à Boulogne les lettres royales portaient, —comme privilège des plus honorables, que cette dernière charge resterait héréditaire dans sa famille. C'est ainsi que les Patras de Campaigno ont conservé chez nous la haute fonction de sénéchal, pendant tout près de deux siècles.

Les historiens du pays ont donné la liste de huit d’entre eux, y compris le " Chevalier Noir " ; mais j’estime qu'il convient d'écarter celui-ci, en le rangeant de préférence parmi les gouverneurs, une mort glorieuse l'ayant d’ailleurs surpris quelques mois plus tard. Au reste, le nombre de sept sénéchaux du nom étant adopté dans cette maison, je m’y suis conformé dans les présentes recherches, simplement généalogiques.
 
 

I.

Le premier sénéchal boulonnais de la famille Patras serait donc Georges-Bertrand de Campaigno, frère aîné, de Michel et qui s’était déjà distingué, en plusieurs occasions, comme capitaine d'une compagnie de gens de guerre.

Ses Lettres de provision sont datées du 18 avril 1597, mais il ne fut installé officiellement en Cour de Parlement que le 10 février suivant et, peu après, il vint à Boulogne prendre possession de sa charge, désormais distincte et indépendante de celle de gouverneur. Les comptes municipaux relatent à son égard une dépense pour "  4 potz d’hypocratz tant blanc que clairet et présentés à M. de Campaigno le jour qu’il a esté receu audit état et office ", qu'on servait dans les élégantes " quennes " d’étain recueillies dans notre musée. La quittance de cette fourniture est en effet du 22 mai 1598.

Deux autres Lettres patentes, des 8 décembre 1597 et 7 février 1598, lui faisaient don de plusieurs revenus seigneuriaux, confisqués sur des gentilshommes rebelles à l’autorité royale.

Ce sénéchal prenait le titre de chevalier, Sr d'Hobengues, la Warenne, Cohen, baron de Wissant. Il était en même temps capitaine des gardes d'Henry IV.

Tout fait présumer qu'il mourut aussi célibataire
 
 

II.

Aussitôt après, vint Antoine de Patras, sieur de Cohen, puis de Campaigno, neveu de Michel et de Bertrand qui précédent, probablement le fils d’Arnaud-Bernard et de Louise de Thiembronne, devenu chef de la famille.

Déjà, depuis le 20 décembre 1615, Bertrand avait voulu démissionner en faveur de ce neveu, qui venait de se marier avec Louise de Caboche, fille de Jean, sieur de Baillon, lieutenant de roy à Calais et d'Antoinette de Roussel.

L'affaire ne parait pas avoir eu de suites, puisque les Lettres de provision qui nomment Antoine de Patras, comme sénéchal, portent seulement la date du 26 décembre 1617, c’est-à-dire après la mort de Bertrand. Comme la descendance n'était pas directe, c'est sans doute pour cette raison que ce dernier avait désigné à l'avance son successeur. Cependant Antoine en fit autant à son tour pour son fils François ; un frère aîné, aussi du nom de Bertrand, était mort en 1628 et inhumé le 25 novembre dans la chapelle St-Nicolas de la cathédrale de Boulogne.
 
 

III.

Le dit François Patras de Campaigno fut nommé Sénéchal du Boulonnais le 22 novembre 1649. Le texte de ses Lettres de provision est reproduit dans un des registres aux causes conservés dans nos archives communales.

Il prenait le titre de chevalier, seigneur de Cohen, Neufchatel, Nesles et autres lieux, et était marié à Marguerite Trudaine d’Oissy, qui mourut bien après lui le 9 février 1701, à Boulogne, paroisse St-Joseph et dont le corps, à la suite d’un service solennel à Notre-Dame, fut transporté à Neufchâtel pour y être inhumé dans un tombeau de famille.

Des membres de cette famille appartenaient à l'Eglise réformée et dans la liste des protestants boulonnais (1677 à 1685) figure un Patras de Théval qui, à la révocation de l'Edit de Nantes, fut incarcéré à la Bastille. On sait que Antoine de Patras, un des frères du sénéchal, était lieutenant au régiment de Picardie, seigneur de la Haye-d'Incourt, sur Tingry et que tout le pays d'alentour était un foyer actif de la Réforme.

Sans descendance mâle.

IV.

C'est le frère du précédent : Emmanuel de Patras, sieur de Bernet des Marets, puis de Campaigno, qui lui succéda après sa mort, comme "  sénéchal héréditaire " le 23 décembre 1694.

On commence à signaler dans les comptes des trésoriers municipaux le paiement de 200 livres pour les gages annuels des sénéchaux de la province. Même pour l’époque, c’était peu ; mais ils avaient d'autres bénéfices, sans compter leur fortune personnelle, car ils devaient faire grande figure dans le pays par leur position.

Le nouveau sénéchal était allié depuis 1672 à Adrienne d’Audegeau, d’où trois fils : François qui suit, né vers 1674, Jean qui entra dans les Ordres et, Hilaire qu’on retrouve chevalier de St-Louis et capitaine de cavalerie.
 
 

V.



Emmanuel-François ou François de Patras de Campaigno, nommé Sénéchal, comme fils aîné du précédent, par provision de juillet 1704. Il était lieutenant au régiment de Rocquespine, lorsqu’il avait épousé en 1699 sa cousine germaine (côté paternel) Marie-Claude de Patras, fille de François, 1er du nom, 3e sénéchal. Il convola en nouvelles noces le 1er octobre 1704 ­ alors qu’il venait d’être pourvu à ce poste, mais non encore installé ­ avec une autre de ses cousines Louise Marie d’Audegeau (côté maternel).

C’est de son temps, août 1708, que notre ville fut menacée par une flotte anglaise et qu’il dut s’entendre avec le marquis de Colembert, alors lieutenant de roi à Boulogne, pour la levée de la milice et l’appel des volontaires, afin de s’opposer à une descente. Ce dernier et son lieutenant, Hilaire de Patras, sieur d’Incourt, le frère du sénéchal, qui commandant la cavalerie, se portèrent avec tant de diligence sur tous les points menacés, ne quittant pas un seul instant de vue la flotte qui évoluait depuis Etaples jusqu’à Ambleteuse, qu’ils empêchèrent l’entreprise d’aboutir.

Messire François de Patras, chevalier seigneur de Campaigno, Cohen, Neufchâtel, Nesles, Rollez, Hubersent et autres lieux s’étaient démis de sa charge en faveur de son fils en 1738 ; mais il ne mourut, "  ancien sénéchal " dit l’acte, que le 12 février 1746, à l’âge de 72 ans, dans le château de Pont-de-Briques (paroisse St-Léonard), qu’il avait hérité du chef de sa seconde femme et qu’il habitait. Son corps fut transporté à Neufchatel et inhumé dans le tombeau de famille.

VI.

François-Louis-Marie de Patras De Campaigno, fils du précédent, né vers 1707 nommé sénéchal le 4 septembre 1738.

Il se maria à Louise-Charlotte de Roussé d'Alembon, qu’on retrouve le 10 avril 1751 comme marraine à Boulogne d’un mahométan converti, avec pour parrain l’illustre Jacques-Charles, marquis de Créquy, grand croix de Saint-Louis, lientenant général des armées du roi : cérémonie faite par l'évêque de Boulogne. De cette union il eut deux fils : François-Marie-Omer qui suit, et Achille Armand seigneur de St-Léonard.

Messire François-Louis-Marie de Patras de Campaigno, chevalier, seigneur de Neutchâtel, Nesles, Hubersent et autres lieux, est déçédé sénéchal à l’âge de 70 ans, après une longue maladie, en son château du Pont-de-Briques le 27 novembre l777. Sa jeune femme l'avait précédé dans la tombe, étant décédée le 26 août 1760, à 40 ans, également à Pont-de-Briques, et tous deux furent inhumés à Neufchâtel.

VII.

François-Marie-Omer Patras de Campaigno, fils aîné du précédent, né le 5 juillet 1749. Il ne fut pourvu de la charge de sénéchal du Boulonnais que quelques mois après la mort de son père, c'est-à-dire en 1778.

Il faudrait des redites pour expliquer l'action de la sénéchaussée dans la vie assez monotone de la province; mais les approches de la Révolution allaient tout modifier et troubler la quiétude de la noblesse et de ceux de ses membres qui occupaient des postes émanant du pouvoir royal.

L’acte le plus important où fut mêlé notre sénéchal est la convocation des Etats-Généraux. C’est sous sa présidence, le 16 mars 1789, qu’eût lieu à Boulogne l’assemblée générale des trois Ordres, pour la nomination des députés.

Le sénéchal comme tant d’autres commença à suivre le mouvement. On le voit sur le registre des dons patriotiques, pour " une paire de boucles à soulier, une jarretière, deux à serrer les culottes et une petite plaque, le tout en argent ", pas de vaisselle plate. Figure aussi parmi les membres de la Société des Amis de la Constitution, " Patras père, ci-devant de Campaigno. " Toujours avec les autres il espérait sans doute mener la barque, enrayer peut-être la marche en avant. Quand il vit que le flot allait l’abattre et le submerger, il s’empressa d’émigrer.

Les femmes étaient restées en arrière, comme inoffensives et pour surveiller les intérêts communs, puisque dans la liste des boulonnais arrêtés pendant la Terreur et emprisonnés à Arras, puis relâchés à la réaction de thermidor, on trouve une dame et une demoiselle Patras de Campaigno.

L’ancien et dernier sénéchal rentra en France dès que la tempête fut apaisée et, sous Louis XVIII, il reçut 317.584 fr. d’indemnité pour les biens qu'il avait perdus sous la République. Il se réinstalla dans le pays, eut sa maison de ville rue de la Providence et acheta à Hesdin-l’Abbé, le 15 mai 1811, le château qu’avait fait édifier Cléry de Bécourt. C'est là qu’il mourut à l’âge de 78 ans le 17 septembre 1828 et on l'enterra dans le cimetière de la commune, où l'on remarque encore sa pierre tumulaire ainsi conçue :

Cy-Git

Messire François-Marie-Omer

Patras de Campaigno

Chevalier de St-Louis, ex-capitaine

Au régiment du Roy, dernier Sénéchal

du Boulonnais et 7ème du nom,

Veuf de noble dame de Lannoy,

Décédé à Hesdin-l'Abbé le 17 7re 1828

à l'âge de 78 ans

Requiescat in pace





En tête se trouvent ses armes, où figure une croix, qui la part que prirent ses ancêtres dans les combats contre les infidèles.

Il s’était marié à Lille en avril 1779, et avait eu une fille, Mlle de Neuchâtel, alliée avec le baron de Fresnoye et morte avant lui sans héritier direct. Les biens du dernier sénéchal sont passés entre les mains d’un " neveu ", d’après son testament, M. Victore-Amédée de Fresnoye. Comme dons particuliers : 24.000 fr. à l'abbé Haffreingue pour la reconstruction de Notre-Dame, 10.000 fr. aux pauvres de Boulogne et 12.000 à Hercule, Hermine et Sophie qu'i habitaient Marquise, enfants de son cousin Louis-Antoine Patras de Campaigno, décédé à Guînes, à l'âge de 68 ans, peu de temps auparavant, le 18 février 1828.

Par délibération municipale du 20 décembre 1861, il a été donné à la petite voie qui relie les rues des Ursulines et d’Aumont (haute-ville), le nom de Campaigno, justement pour rappeler les éminents services rendus par cette Maison de 1597 à 1792.

Leurs armes étaient : " parti au 1 de gueules à la croix pleine d’argent, au 2 d’argent au lion d’azur couronné d’or. "

Ou simplement : " croix pleine d’argent sur fond de gueules ", comme on le remarque sur le portrait du Chevalier Noir, comme sur le tombeau du dernier sénéchal de la famille.