Je
vais moccuper dun descendant de
la grande famille de MALATESTA, une des plus
anciennes de l'Europe, dont le berceau originaire
est lItalie. C'est un ancêtre qui prit
une part active dans les démêlés des Guelfes
et des Gibelins. Un autre devint lépoux
de linfortunée Françoise de Rimini,
célébrée par le Dante.
À la suite de la cinquième croisade et alors
que Baudouin, comte de Flandres, venait d'être
proclamé empereur dOrient, toutes les
provinces conquises furent distribuées entre
les vainqueurs. Le marquis de Montferrat,
devenu roi de Tessalonique, sempara
de la Grèce et donna la Morée à Geoffroy de
Villebardouin qui, de son côté, partagea les
cités et terres de cette province entre les
barons et chevaliers qui laccompagnaient.
La ville de Patras et ses dépendances échurent
aux seigneurs de Malateste qui en prirent
le nom. Mais lorsque 1a puissance latine s'obscurcit,
ces derniers eurent beaucoup de peine à se
maintenir dans leurs nouvelles possessions,
malgré les Paléologues, et durent se retirer,
" lorsque Mahomet II vint y planter
le Croissant et imposer aux malheureux Grecs
ce dur esclavage quils cherchent à briser
aujourdhui. " Ceci était décrit
en 1826 et 1a guerre actuelle, où les Turcs
reprennent l'avantage en Grèce, présente un
curieux rapprochement avec la situation d'alors.
Trois frères PATRAS vinrent en France et se
fixèrent dans différentes provinces.
Le titre de CAMPAIGNO ne fut pris par l'un
deux que plus tard, comme conséquence d'une
propriété acquise par contrat de mariage.
Le personnage en question doit descendre de
la branche de Gascogne. Son père Bernard Patras
sétait marié en l551 et notre Michel
qui était le cadet des enfants, dut voir le
jour vers 1553 ou 1554. Dans sa jeunesse,
celui-ci était surnommé le CADET NOIR et,
depuis, on sest demandé pourquoi ? Daprès
les recherches faites en 1826 par Alexandre
Marmin, ce surnom ne peut 1ui avoir été donné
à cause de ses cheveux noirs et de son teint
basané, puisque dans un portrait conservé
dans sa famille, il est blond. C'est vraisemblablement
alors à cause de 1a couleur de son armure,
un jour quil se sera fait remarquer,
ainsi couvert, dans un tournoi. Quand il reçut
l'investiture des éperons d'or, on le dénomma
par suite le CHEVALIER NOIR ; mais le premier
surnom de Cadet prévalut souvent encore, comme
on le verra plus loin.
Vers 1577, sous Henri III, il faisait ses
premières armes dans le Boulonnais. On le
trouve qualifié, à cette époque du titre de
capitaine de la garnison de Calais et peu
après de celui de commandant à Etaples.
Dans les troubles de la Ligue, il était du
parti du roi. Mis sous les ordres de Dubernet,
notre ancien gouverneur, pour l'aider à maintenir
Boulogne, alors assiégée par le duc
dAumal, --- sous le pouvoir royal,
Michel
Patras prit ses dispositions pour rejoindre
ce poste dhonneur. C'était en 1588.
Parti d'Étaples par mer, avec le plus de monde
quil avait pu rassembler, il avait en
même temps la mission de jeter un secours
dans la place. Longeant les côtes, il était
parvenu jusquà Calais, direction moins
surveillée, et de là, le 9 juillet, il se
mit en marche avec 300 hommes d'élite, arriva
le lendemain, vers 3 heures du matin près
de la ferme de Beaurepaire, et réussit, par
des actes d'audace et de bravoure, à s'introduire
dans la haute-ville. Voici comment sexprime,
à cet égard son biographe :
" Il tua la sentinelle du poste
de Beaurepaire, et ayant culbuté la grandgarde
marcha droit à la porte du château. Le gouverneur
Dubernet, averti de son arrivée par les signaux
convenus, avait pris à l'avance toutes ses
mesures et l'attendait à cette porte avec
la majeure partie de sa petite garnison. Profitant
alors de la confusion qu'une attaque aussi
imprévue venait de mettre dans le camp des
assiégeants, Campaigno se met à la tête de
sa poignée de braves et s'élance avec impétuosité
dans leurs tranchées, où il renverse tout
ce qui ose lui faire face. L'ennemi appelle
en vain sa cavalerie à son secours, le bruit
des armes épouvante les chevaux, la plupart
levés dans le pays et encore peu aguerris.
Le feu des remparts, dirigé à propos contre
elle, suffit pour entraver sa marche ; et
l'infanterie abandonnée à elle-même, ne tarde
pas à lâcher pied et à senfuir dans
toutes les directions. Campaigno après lui
avoir tué plus de 200 hommes, dont plusieurs
officiers de distinction, entre autres un
enseigne du duc dAumale, comble à la
hâte les tranchées et entre en vainqueur dans
la place, aux acclamations des habitants qui
avaient été témoins de sa valeur. "
Cette action d'éclat sauva la ville et valut
à Michel Patras de Campaigno d'être ici même,
armé Chevalier. Plus tard il reçut en
don du roi le Château dAubengues, près
de Wimille, propriété confisquée sur un des
rebelles.
A lavènement d'Henri
IV , Boulogne lui avait envoyé, une des premières,
des députés pour faire acte de fidélité, et
Michel de Campaigno, suivant les ordres du
gouverneur, se mit à parcourir le Boulonnais
pour pacifier le pays ; " sa générosité,
sa bravoure ; son caractère franc et loyal
et jusqu'à sa bonne mine, tout concourrait
à apaiser les haines et les divisions. "
Mais les ligueurs navaient pas encore
désarmé et ils restaient maîtres d'Etaples
- qui fut longtemps un foyer actif de la Réforme.
- Dubernet se décida à les en déloger et de
Campaigno ly accompagna comme son lieutenant
(1591), avec une partie de la noblesse boulonnaise.
La ville fut enlevée ; mais la garnison sétait
réfugiée dans le château, qui était bien fortifié.
C'est dans un assaut que Dubernet fut tué
(21 février), ce qui répandit le désordre
parmi les nôtres. Tous les efforts de Campaigno
pour reprendre laction furent vains
et il dut se contenter de semparer du
corps de son chef, " malgré le
feu très vif que les rebelles faisaient pour
sy opposer " et de le ramener
à Boulogne. Le duc d'Epernon, gouverneur de
Picardie, s'étant empressé d'accourir dans
notre ville, il félicita de Campaigno pour
sa belle conduite, le nomma lieutenant du
Sr de Rouillac quil avait amené pour
prendre le commandement de la place, et lui
donna 30 chevau-légers, pour sa garde.
En 1596, après la déclaration de guerre à
lEspagne, Calais se trouvait assiégée
par l'archiduc Albert d'Autriche, gouverneur
de la Flandre ; ce fut encore de Campaigno
qui fut chargé, à la tête de 250 hommes, d'un
coup de main pour renforcer sa garnison. Henri
de la Tour, duc de Bouillon, lui servit d'escorte
avec 200 gens d'armes jusqu'en vue de la ville.
De Campaigno et sa petite troupe " se
détachèrent alors de lui la nuit même, qui
se trouva fort obscure, et se glissèrent en
silence entre 1a tour de Risbanc et le Fort
que les Italiens gardaient, et ayant, au reflux
de la mer, passé le canal, ils entrèrent dans
la Citadelle ", qui tenait encore.
La mort du gouverneur Bidossan
étant survenue peu de jours après, Michel
de Campaigno dut prendre le commandement de
la défense. Ses soins se portèrent surtout
à relever le moral des soldats découragés,
les assurant que le roi viendrait à leur secours
et qu'i1 y allait de l'honneur de la France
qu'ils résistassent jusqu'à 1a dernière extrémité.
Mais rien ne fit, leau et les vivres
manquant, et quoique ayant donné un nouvel
effort pour repousser une troisième attaque,
la garnison finit par parlementer et Campaigno
fut fait prisonnier, alors que la plupart
de ses compagnons étaient passés au fil de
l'épée.
Un historien prétend que les vainqueurs laissèrent
la vie à de Campaigno, parce quils furent
pénétrés dadmiration en voyant le courage
quil montra dans cette circonstance.
L'espoir dune forte rançon fut sans
doute pour beaucoup dans cette longanimité.
Lefebvre, auteur calaisien, dit aussi : "
La ville de Calais se ressouvient avec éloge
des efforts quil fit pour la sauver
des mains des Espagnols. "
Rendu vivement à la liberté, ses signalés
services le firent nommer aussitôt (12 août
l595) gouverneur-sénéchal du Bou1onnais, avec
le commandement honorable de 50 hommes darmes
pouvant former un corps denviron 400
hommes de cavalerie ; mais ce fut, hélas !
pour bien peu de temps.
Je
laisse encore la parole à son biographe, Alexandre
Marmin, qui nous raconte sa fin glorieuse,
en 1597 :
" Campaigno était à peine installé dans
ses nouvelles charges, qu'il lui fallut reprendre
les armes pour défendre le Boulonnais, qui
se trouvait à découvert depuis la prise de
Calais et d'Ardres, et que ravageaient des
partis d'Espagnols qui, quoique souvent défaits,
ne laissaient pas de se multiplier par l'appât
du butin et de devenir de plus en plus audacieux,
au point quun corps de 600 chevaux,
étant sorti de St-Omer, s'avança jusqu'à la
vue de Boulogne.
" Campaigno ne put résister au désir
de venger lui-même cette espèce d'insulte.
Il ramasse à la hâte tout ce qu'il peut trouver
de gens de guerre sous sa main, sort par la
porte Flamengue et se met à leur poursuite.
Il ne tarda pas à les atteindre sur 1a route
dArdres, au moment où ils prenaient
position derrière le Wimereux. C'est alors
que nécoutant que son courage, il sélance
à la tête des siens sur le pont de Cuverville,
et y reçut dans la tête un coup de lance qui
le renverse blessé mortellement ; on le transporta
au Lucquet, où il expire peu de temps après."
Son corps fut apporté à Boulogne et enterré
dans le cur de la cathédrale, avec tous
les honneurs dus à son rang. Il était encore
à la fleur de l'âge, nayant que 43 ans
environ.
C'est le BAYARD BOULONNAIS, chevalier sans
peur et sans reproche, comme lui mort devant
1ennemi, les armes à la main.
Sa mémoire est restée vénérée par les générations
suivantes. On en trouve la preuve dans lun
des registres de catholicité de 1a paroisse
St Nicolas, à propos du baptême (20 octobre
1625) de son petit-fils Antoine du Buisson,
fils de Jacques et de Suzanne Patras, laquelle
était, dit l'acte, - fille de défunct
noble homme et valeureux capitaine MICHEL
DE PATRAS DE CAMPAIGNO, dict CADET NOIR, autrefois
gouverneur de cette ville.
Au commencement du dix-huitième siècle, on
voyait encore sur la place de la haute-ville,
vis-à-vis des bâtiments de la Sénéchaussée
et du couvent des Annonciades, une fontaine
monumentale où se trouvaient accolés les écussons
d'Henri IV, du duc dEpernon et de Patras
de Campaigno. Lhommage ainsi rendu à
ce dernier semblait devoir défier les siècles.
On ne peut que le regretter qu'il soit disparu.
Le portrait du CHEVALIER NOIR et son combat
sur le pont de Cuverville (commune de Wimille,
vers Souverain-Moulin) ont été reproduits
par la lithographie.
Les Patras
de Campaigno, barons de Wissant
La
seigneurie de Wissant, qui était
du domaine royal, fut aliénée
par le roi Henri IV, à titre
de sous-inféodation,
le 28 octobre 1595, pour la somme de 2
800
écus. L'acquéreur fut Jean
Michel Patras de Campaigno, dit le Chevalier
noir,
dont les héritiers l'affermèrent
à un sous-engagiste. D'un autre
côté,
Jacques d'Estampes, marquis de Valencé,
acheta une autre partie de ce domaine
le
7 décembre suivant. Il s'en suivit
une multitude de contestations entre les
deux familles des engagistes, qui plaidèrent
jusqu'à la Révolution sans
qu'il y ait eu d'arrêt définitif.
Les Campaigno portèrent le titre
de barons de Wissant, concurremment avec
les possesseurs de la châtellenie
de Fiennes, substitués aux droits
des Valencé. C'est ainsi que Pierre-Elisabeth
de Fontanieu, seigneur du marquisat
de Fiennes,
prend aussi dans des actes de 1775 le titre
de baron de Bellebronne et de Wissant;
mais
aucune des deux familles engagistes ne
jouit des honneurs seigneuriaux dans
l'église.